Créer un spectacle c'est une chose, encore faut-il qu'il puisse rencontrer son public. Premières Lignes se consacre à cette question. Comment, et qu'en pensent les personnes concernées ?

______________________________

Qui se souvient de Dreux ? Elle fut la première ville, en 1983, à élire un représentant du FN dans son conseil municipal (J.-P. Stirbois n'était pas maire). Si cette présence n'a pas duré, l'image est restée et agace un peu les habitants, on les comprend. Alors évoquons quelque chose de beaucoup plus intéressant dans la vie locale. En 1984, à Vernouillet, 2eme commune de l'agglomération, un espace culturel ouvre ses portes dans une ancienne usine de charpente industrielle : c'est l'Atelier à Spectacles, sur 5 000m2.

 

VDE PemeiersLignes 10L'Atelier à Spectacles est un équipement de taille exceptionnelle pour une agglomération de 6 0000 habitants. Sa salle principale de 960 places au plateau de 12 m x 16 m est vraiment très belle.  L'histoire de sa programmation, exposée un couloir à droite de l'entrée, nous fait voyager dans nos propres souvenirs. Parmi tous les espaces disponibles, une petite salle de 183 places accueille, en hiver, le dispositif Premières Lignes.

 

Premières Lignes, c'est la rencontre entre des spectacles en début de création, de toute la France, et des professionnels susceptibles de les soutenir en coproduction, résidence et diffusion. La sélection des projets est réalisée par quinze personnes, toutes responsables de lieux culturels, hormis un représentant de la DRAC et un autre de l'EPCC d'Île-de-France ARCADI. Ces personnes ont l'habitude de se retrouver pour l'occasion, et se répartissent sur deux jurys, l'un pour la chanson, l'autre pour le théâtre et la danse.

 

VDE PemeiersLignes 11Pour choisir parmi la soixantaine de candidatures annuelles, les jurys prennent en compte entre autres l'originalité du projet (en chanson, pas de reprises à priori), l'avancement (la création doit être en cours) et la structuration de l'équipe candidate. Ils veillent aussi, sans que ce soit une règle absolue, à la rotation des bénéficiaires : sur les deux dernières années, une seule compagnie était déjà venue, nous précise Philippe Viard. Pour les jurés, pris par un quotidien professionnel de plus en plus contraignant, Premières Lignes, c'est aussi un ballon d'oxygène qui leur offre la possibilité de s'ouvrir à d'autres esthétiques. Ce qui fait même l'objet d'une réflexion au sein du groupe chanson, comme le fait remarquer Mustapha Aïchouche, de la Scène du Canal, juré depuis deux ans après avoir été parrain d'une compagnie.

 

Neuf heures du matin. Le grand hall calme se remplit peu à peu pour un démarrage à 10 heures. Il règne une ambiance concentrée, pour ne pas dire une tension feutrée. Ici, on met la main à une dernière idée pour réussir son coup. Là, on s'adapte à un impératif que l'on n'avait pas forcément anticipé. Les régisseurs ne chôment pas, qui engrangent depuis la veille les infos propres à ce que chacun ait son et lumière, avec les inévitables soucis de dernier moment, un format vidéo par ci, une bande son par là. Pour eux aussi, une journée comme celle-ci est un défi.

 

VDE PemeiersLignes 13Á dix heures, Philippe Viard donne de la voix pour nous inviter à nous installer. À cinquante ou soixante, nous ne remplissons pas la petite salle, mais nous sommes assez nombreux pour faire un public. Il y a là les parrains, qui soutiennent les projets et rejoindront leurs filleuls sur le plateau durant l'échange avec la salle, les membres des jurys et des professionnels de la filière. Un quart à un tiers d'entre eux sont extérieurs à la région et à la capitale. Pour les compagnies, être vues par 50 ou 60 professionnels, c'est une opportunité, laquelle peut en faire venir autant par ses propres moyens ? Pour autant, Philippe Viard, qui regrette avec raison de ne pas arriver à rassembler plus de monde, est toujours à la recherche d'une formule plus mobilisatrice et de moyens pour la mettre en œuvre.

 

Chaque troupe dispose d'une demi-heure pour présenter son bébé. Et ce n'est pas évident de prendre du recul et de se retrouver façe à un public, en début de création. Le jeu est plus fragile, la scénographie en gestation, l'écriture pas forcément aboutie. Alors faut-il proposer un moment représentatif ou donner une idée générale du propos ? Durant la journée, chaque compagnie cherche son dosage. Les troupes se succèdent selon un horaire maîtrisé. Après les 20 minutes de présentation sous diverses formes, c'est le jeu des questions-réponses. La salle participe et de courts dialogues se nouent. Pragmatique, Philippe Viard, qui anime les débats, ne manque jamais de poser publiquement la question : "Là où vous en êtes aujourd'hui, de quoi avez-vous besoin ?" Des demandes de lieux de résidence et de coproduction émergent essentiellement. Bien sûr, tout le monde est à la recherche de dates de représentation, cela va sans dire, et d'ailleurs personne n'insiste là-dessus.

 

VDE PemeiersLignes 25Première Lignes, c'est un peu un marathon. Quinze compagnies dans la journée, c'est autant d'univers dont il faut s'imprégner, avec la nécessaire concentration qui en découle, ce qui demande un peu de métier. Les présents étant rodés et volontaires, l'attention ne faiblit pas. Et l'organisation, qui n'en est pas à son coup d'essai, a prévu des pauses où l'on rejoint un grand espace de toile monté à l'intérieur, les 5& 000m2 avec hauteur sous plafond conséquente ne sont logiquement pas chauffés intégralement à l'année. Autour des tables, chacun papote boutique. La convivialité des fumeurs, congelés à l'extérieur, fonctionne, on fait connaissance autour de la clope. Les discussions en off sont assez tranquilles, avec une certaine retenue due aux enjeux. Les gens se flairent, se croisent un peu mais ne se mélangent pas vraiment entre secteurs professionnels. Une journée de ce type c'est un peu court pour faire connaissance, chacun a tendance à rester au chaud dans sa tribu. Quelques-uns tout de même se lâchent comme cette actrice chaleureuse et émue qui dit à Philippe son plaisir à croiser d'autres projets dans un esprit de bienveillance générale, et son soulagement à se sentir écoutée dans un contexte qu'elle vit comme hostile. Il est vrai que l'état d'esprit des pros présents tranche agréablement avec d'autres moments où les enjeux de représentation passent loin devant l'objectif. Á Premières Lignes, on ne vient pas là pour se montrer. Parfois fusent quelques encouragements fraternels avant un passage, ou encore des retours encourageants. La journée s'étire, et les derniers à passer ont un peu moins de public. Les rangs se sont étiolés après cinq ou six heures du soir, la route, les obligations... Ce n'est tout de même pas le désert, la journée se finit de manière cohérente.

 

VDE PemeiersLignes 16Les jurés se retrouvent quelques semaines après pour déterminer quels projets soutenir. Et ce soutien peut s'étaler dans le temps. L'année dernière, La Scène du Canal s'est engagée avec une équipe sur deux ans, et au delà de la création concernée en apportant aussi une aide à la structuration. De son côté, L'atelier à Spectacle, qui porte l'opération, prend en charge chaque année trois projets en théâtre, danse et chanson, soit vingt-quatre projets en huit ans. En 2016, sur les treize compagnies qui nous avons pu joindre, 4 nous disent avoir été soutenues. Parmi les autres, l'une a entre-temps arrêté sa création, une autre précise qu'elle avait été déjà été accompagnée par le passé. Celles qui n'ont pas trouvé ce qu'elles espéraient, au-delà de la compréhensible déception, reconnaissent pour la plupart que Premières Lignes est un dispositif intéressant, même si l'une nous dit ne plus avoir eu de contacts par la suite pour être informée des résultats. Un problème de suivi ?

 

Les compagnies de 2017, en l'attente des résultats, semblent globalement satisfaites de l'accueil et des moyens mis en oeuvre, avec quelques observations. Par exemple, le fait que le parrain d'une compagnie ait pu être membre du jury a fait tiquer. Premières Lignes exclut ce cas de figure, et d'ailleurs nous n'en n'aurions peut-être rien su si Philippe Viard n'avait pas choisi d'en faire état publiquement, en précisant que c'était un bug et qu'il le regrettait.

 

VDE PemeiersLignes 17Premières Lignes pourrait avoir de beaux jours devant lui. Pour peu que les institutions le soutiennent un peu plus, car c'est là que le bât blesse. Pour parfaire le travail et augmenter son rayonnement il lui faudrait quelques moyens supplémentaires. En grandissant, le dispositif pourrait mieux accompagner les compagnies à dépasser le stade régional, enfermement qui est un problème récurent comme le fait remarquer Philippe Viard. De son côté,  Mustapha Aïchouche fait le même constat, estimant que c'est un dispositif qui a une belle marge de progression, s'il avait quelques aides complémentaires. Pour le reste, les atouts sont là : un outil adapté qui peut accueillir plus, des professionnels impliqués dans les jurys, une volonté forte de l'équipe centrale. Mais voilà, la singularité de Premières Lignes c'est d'être un dispositif porté par un lieu, et la programmation n'étant pas locale, le département et la région renvoient vers le national. Souhaitons donc que les institutions potentiellement concernées soient de bonnes fées encore assez jeunes pour ne pas avoir un lumbago en faisant un effort de souplesse pour cette initiative !

-----------------------------------

post it Notedelaredaction120pxLe dispositif Premières Lignes est partenaire d'Arts de la Scène, j'ai accompagné l'équipe pour me faire une idée. Á ce titre j'ai été pris en charge par l'organisation. Contrairement à une habitude hélas trop répandue dans la presse "culturelle", cela ne m'a pas transformé en rédacteur de publi-reportage. J'ai gardé de la distance, sans renier un point de vue favorable. Ce texte est le fruit de mes impressions personnelles et d'entretiens téléphoniques, avec des organisateurs et 18 compagnies présentes en 2016 et 2017, que je remercie pour leur participation.