Accessoire de mode aussi indispensable pour les messieurs que le collier de perle, le col Claudine ou la jupe bleu marine plissée pour les dames dans les milieux où l'on a reçu une bonne éducation, le mocassin "à pampilles" a une longue histoire à son actif. Quel rapport avec la culture ? La chute du texte, petite facilité bien commode pour justifier la présence de cette novelette...
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Mocassin6Notre héros, Gauthier ou Michaud, nous vient du XVIIe siècle. Bon bourgeois prospérant dans le commerce du drap à Rouen, il mène une existence confortable teintée de petit plaisirs, comme ses escapades ès étuves qu'il s'autorise en catimini de sa femme, et où il retrouve de jeunes Lisons de 15 ans qui, pour quelques sous, vendent leur devant afin que leurs marmots ne périssent pas de verte faim. Traversant le siècle avec juste ce qu'il faut de dévotion pour éviter les querelles religieuses, il se pique de posséder quelques savoirs, de ceux qui lui permettent de tenir son rang. Lorsque, par un lointain contact, il découvre les curieux sacs de peaux ornés de pierres qu'a ramené Champlin de ses voyages chez les Algonquins, dans les Amériques, il en fait immédiatement l'acquisition. De quoi morguer son beau-frère, capitaine marchand qui fait la route des vins de Lisbonne, ainsi qu'une cour un peu trop appuyée à sa femme.

mocassin3Passé les premiers effets, l'objet ne lui est plus d'aucune utilité et disparaît dans son bric-à-brac pour fort longtemps. Discret, celui qui se fait désormais appeler Gérard Bonhomme traverse deux règnes sans connaître d'événements notables et se réveille de sa douce torpeur sous le jeune Louis XVI, au soleil des Lumières. Fort raisonnablement progressiste, puisque c'est bon pour les affaires, il n'ira pas jusqu'à soutenir l'Encyclopédie naissante, car il perçoit dans son audace les ferments d'un déséquilibre de l'ordre social dont il mesure immédiatement les préjudices qu'il en récolterait.

C'est donc très logiquement qu'après avoir soutenu La Fayette, il devient Girondin mais pas trop, vendant du drap aux armées, commerce lucratif qui lui permet de se hisser dans la société. Parmi le million de soldat français morts lors des guerres napoléoniennes, certains auront au moins eu la consolation d'être habillé par lui. Et puisqu'il nous faut parler chiffons, le gland qui ornera le futur mocassin, (dont il détient toujours un exemplaire au fond de son placard) se porte à l'époque en bas d'une culotte qui s'arrête sous le genou. Ce curieux appendice peut être vu alors comme une allégorie de ce dont la nature l'a doté, et qu'il est censé porter plus haut. Ce dont nous ne sommes pas certains, sa mollesse générale issue d'une vie sans défi et sans éclat le rendant relâché d'un peu partout, et pas seulement en esprit.

Fort civilement, il servira Talleyrand, très envieux de ses vices qui lui sont inaccessibles, puis Fouché, secrètement admiratif de ses crimes qui sont dans son esprit la marque d'un homme d'action, comme il se rêve d'être.

Le XIXe siècle le retrouve sous les traits de Monsieur Homais. Notre bourgeois s'inscrit dans l'air du temps, qui est à la modernité. Le voilà donc apothicaire (pardon, pharmacien ! ), le verbe haut et la tête farcie de latin jusqu'à outrance. En véritable visionnaire, il a déjà compris que peu importe le savoir, pourvu que l'on en possède le langage propre à berner les crédules. Et sa pseudo-science a l'avantage, en lui farcissant le cerveau, de générer un bienheureux hermétisme aux idées nouvelles portées par ces fous dangereux que peuvent être Proudhon, Marx, Bakounine et bien d'autres. Il a toujours dans sa garde-robe les fameux mocassins, dont il attend patiemment qu'ils soient à la mode, et qui n'ont toujours pas de gland. Car ledit gland a maintenant une autre fonction : il orne fièrement le sabre de l'officier qui arpente le pavé parisien, après avoir martialement participé au massacre de 30 000 de ses habitants qui avaient eu l'audace de s'organiser en Commune.

Troublé par tant de violence, mais convaincu que c'est de leur faute car ils l'avaient bien cherché, notre Dupont bientôt Lajoie s'assoupit pour une sieste réparatrice dont il ne sera tiré que vers les années 1920. Il ignorera la Grande Guerre car il peut maintenant vivre de ses rentes, n'ayant pas vocation à habiller tous les crève-la-faim de la terre qui partent mourir au champ d'honneur. Il découvre Dada dont il sent bien qu'il est la cible, reste muet devant le surréalisme car il n'a tout simplement pas l’appareil cognitif pour le percevoir, et s'indigne à rebours que Courbet ait été obligé d'exposer au Salon des Refusés. Car il a des idées sur la peinture, n'est-ce pas ? Il reste toutefois perplexe devant Séraphine, se demandant bien comment une souillon de cuisine peut s'autoriser à penser qu'elle a le droit de peindre.

Son mocassin lui, avec ou sans gland, attend son heure, qui ne va pas tarder.

mocassinLe capitalisme en pleine expansion le trouve aux responsabilités chez un prestigieux marchand de canons et, en ces années 30, les affaires avec l'Allemagne sont florissantes. Tout juste s'il s'apercevra que quelques collègues au nom à consonance juive sont subitement partis en vacance, avec toute leur famille. Car peu après la libération de Paris, qu'il a dignement fêtée comme il se doit, il peut enfin porter ses fameux mocassins. Une entreprise américaine les a mis à la mode, et il sont devenus là-bas un symbole WASP qui lui convient parfaitement. Et c'est ainsi qu'il traverse le siècle, pétri de culture grâce au apports d'éminences comme Jean-Edern Hallier ou Bernard Henry-Lévy, teinté d'un peu de Michel Onfray mais pas trop, il faut savoir raison garder. On le retrouve aux premières musicales du Beaubourg de Metz, dont la grande salle s'appelle maintenant salle de Wendel, du nom de son ancien employeur qui tente, grâce au "mécenat", de faire oublier son passé de marchand de canons.

Mocassin2En 2012, il a voté bien sûr, et socialiste. C'était une folie qu'il ne recommencera pas, préferant Macron (à défaut de son candidat préféré rattrapé par les affaires), mais pour l'heure il va nous quitter : il se rend ce soir à l'Opéra, il aime tant les arts. Surtout lorsque l'artiste, comme l'Indien, est mort, et que l'on peut lui faire dire n'importe quoi puisqu'il n'est plus là pour se défendre.

Il n'oubliera pas, bien sûr, de mettre ses mocassins à gland.